L'exposition
C’est la sélection d’une trentaine de tableaux de la série « Sens-Issue » qui en compte cinquante-deux, consacrée à la Shoah.
Peinte sur une durée de deux ans, elle renvoie à l’Histoire collective, précisément aux pans les plus douloureux de cette Histoire, que les hommes sont tentés de recouvrir du voile de l’oubli, souvent afin d’investir leur présent et de s’engager dans leur avenir avec la légèreté des consciences qui refusent d’assumer la responsabilité humaine des désastres qui jalonnent leur passé.
La peinture de Coriat travaille à ouvrir nos mémoires sur ce qu’elles tentent de laisser au dehors, d’expulser : par des images fortes, parfois brutales et toujours déroutantes du fait de leur intensité, elles nous acculent à regarder en face ce qui nous regarde. L’évitement devient impossible, la confrontation incontournable.
Nikol ABECASSIS
L'artiste
Né en 1961, CORIAT est un artiste plasticien explorant, depuis 40 ans, notre rapport au monde et le cheminement de la pensée humaine.
Histoire individuelle et collective, rapport à la Nature, évolution de l’Art au cours des siècles, il questionne, par des fusions de techniques et de styles multiples, notre capacité à nous détruire ou à nous sauver.
Il aime expérimenter et collaborer avec d’autres artistes.
Présentation de l’exposition « Sens-issue »
La phrase mise en exergue de cette exposition est la suivante : « Dire est impossible. Se taire est interdit ». Elle est tirée d’un ouvrage du philosophe Vladimir Jankelevitch, intitulé « L’Imprescriptible. ».
Dire, représenter… sont impossibles parce que seuls pourraient témoigner de l’ampleur du désastre, les « naufragés », comme les appelle Primo Levi, à savoir les hommes assassinés qui ne sont pas revenus. Pourtant, ne pas dire, ne pas représenter « malgré tout » (pour reprendre, cette fois, un concept de Didi-Huberman) serait une faute morale. En effet, seule la mémoire perpétuée des hommes deshumanisés et anéantis sans avoir eu droit même à une sépulture, peut arracher ces derniers à l’effacement radical.
Ainsi l’artiste Coriat s’est-il engagé, par cette œuvre forte, difficile et courageuse, à convertir le sans-issue auquel nous condamnent les crimes contre l’humanité, en issue par le sens : la pensée et la représentation artistique, par l’interrogation sur le sens, aident à retisser un lien d’histoire entre les hommes qui traversent le temps.
Grand nombre des œuvres picturales qui composent cette série s’offre au regard sur la brutalité d’un papier kraft, attestant d’un parti-pris artistique clair : d’une part signifier le refus de toute tentation d’esthétisation pour un sujet aussi grave, d’autre part incarner le sort du peuple juif en diaspora, à savoir son exposition permanente au risque d’avoir à fuir une persécution. On dit que s’il y a plus de Juifs violonistes que de Juifs pianistes, c’est parce que, dans la hâte et le dénuement, on peut plus facilement emporter son violon que son piano. Ainsi en est-il de ce kraft qui se roule et se déroule et s’emporte… C’est ainsi que le fond de l’œuvre et sa forme trouvent à s’épouser parfaitement.
Nikol Abecassis
Tadeusz Kantor
Ce tableau est une référence au dramaturge polonais Tadeusz Kantor, fondateur du théâtre dit « de la mort ». Dans certaines de ses mise-en-scène Kantor faisait porter par chacun des acteurs, un pantin qui représentait son propre cadavre. Ce tableau traduit la condition humaine, certes la fragilité de la vie et la résistance à la mort, mais en même temps la dualité des consciences habitée par ce que Freud appelle la pulsion de vie et la pulsion de mort.
Mais le tableau de Coriat double ce message de celui de la dualité de nos consciences : capable de faire aussi bien le bien que le mal, pensant parfois (au nom de valeurs figées inquisitrices) faire le bien et faisant pourtant le mal. Ne sommes-nous pas tous, au moins, dans ce que Primo Levi appelait la «zone grise», à savoir des consciences qui se veulent «bonnes consciences» à peu de frais, ne faisant pas le mal, sans pour autant œuvrer pour le bien ? Ne nous trouvons-nous pas toujours exposés au risque de glisser imperceptiblement du côté de la facilité du mal ?
Nikol Abecassis
La série des Da-sein
Les tableaux de cette série offrent à voir l’effacement des corps et des visages ; ils traduisent la déshumanisation infligée aux victimes de la Shoah. Rappelons-nous, en effet, comment le philosophe Levinas inscrit l’expression de la loi éthique fondamentale, dans le visage de chacun : le visage « parle ». Il dit : tu dois, sans condition, reconnaître en tout homme, sa liberté et sa dignité.
Le titre associé aux tableaux de cette série est une allusion au concept du sulfureux philosophe allemand Heidegger, par lequel celui-ci ouvrait à une nouvelle définition de l’homme, une définition répondant à une vision du monde justifiant la possibilité de l’extermination.
Nikol Abecassis
La pierre qui cède
Ce titre est une allusion à l’oeuvre de l’artiste mexicain Gabriel Orozco, qui consiste en une boule de plasticine que l’artiste fait rouler à travers certaines villes. L’intérêt de cette œuvre se concentre dans le fait que la boule se retrouve marquée par son périple, retenant à la fois empreintes, poussières, petits objets, graviers… restés collés à sa surface.
Il s’agit ici de faire le parallèle avec les traces laissées sur les corps et les âmes par les souffrances endurées.
Nikol Abecassis
La descente du Nil
Ce tableau au titre énigmatique est un écho à la Pâques juive, pessah’, dont le symbole, ravivé chaque année, est celui de l’exode en vue de la libération par rapport à un état d’oppression.
La sortie des camps, notamment celle des survivants ayant miraculeusement réchappé à l’extermination programmée par les nazis, est un bis repetita, mais assurément d’une ampleur jamais égalée, d’événements du passé. Il n’y a pas de leçon de l’histoire, nous dit le philosophe Hegel. Entendons au moins par là que chaque génération a à recevoir les outils intellectuels et éthiques qui doivent l’aider à résister à la répétition des catastrophes.
Le tableau de Coriat laisse venir vers nous, vers les générations présentes et celles à venir, deux corps meurtris, deux âmes blessées, nous exhortant, par leur être même, à résister à la violence.
Nikol Abecassis




